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20/08/2013

Gangs of New York, naissance d'une nation.

cinema,film,scorsesePendant les vacances, j'ai eu l'occasion de lire l'Histoire des Etats-Unis d'André MAUROIS. Un précis passionnant sur la construction d'une nation faite de compromis et d'abnégation... mais aussi de violences et de souffrances. Il était donc logique que de se replonger dans Gangs of New York, un des chefs d'oeuvre de Martin Scorses, et certainement son oeuvre la plus synthétique entre ses passions cinématographiques (les gangs) et ses obsessions politiques (le choix de l'individu entre son bonheur personnel et sa responsabilité collective).

Retour donc sur un film qui éclaire notre époque et ses mutations à l'aune des évènements qui ont vu sa naissance. 


Au même titre que la Dernière Tentation du Christ, Gangs of New York fait partie des films mal aimés de Martin Scorsese. Avec Taxi Driver, ils constituent pourtant selon moi une trilogie politique particulièrement forte du cinéaste.

Chacun d’eux traite avec passion du choix permanent qu’ont à faire les hommes entre leur vie matérielle et leur vie spirituelle…de cette tension, de la décision qui sera prise naîtra l’événement historique : l’avènement du Christianisme à travers la mort et la résurrection du Christ ; l’avènement des Etats-Unis d’Amérique à travers la naîssance de New York.

Scorsese illustre ici un « moment historique » (qui par ailleurs n’existe pas en soi) à travers l’histoire des forces qui l’ont créées malgré elles… C’est une sorte de description en négatif de ce que sera le melting pot américain…

"William Cutting, le chef des « natives », est un concentré d’Amérique à lui seul et un peu plus… un concentré d’Amérique : conquérant, protecteur, bienveillant bien qu’asservissant et autoritaire… il est un Etat à lui seul…"cinema, film, scorsese


Deux parties, deux questions, deux propos divisent ce film et deux scènes magistrales viennent les ponctuer.

La première est consacrée à la problématique identitaire individuelle, basée sur le dilemme que rencontre Amsterdam Vallon incarné par Leonardo Di Caprio.

Daniel Day Lewis alias William Cutting, chef des « natives » est un concentré d’Amérique à lui seul et un peu plus… un concentré d’Amérique : conquérant, protecteur, bienveillant bien qu’asservissant et autoritaire… il est un Etat à lui seul… mais plus que cela encore : il est le témoignage du monde des Anciens par opposition au monde des Modernes. Un monde où l'adversaire avait un visage, et auquel on pouvait dans le même temps, vouer autant de haine que d’honneur et de respect !

La dévotion qu’il porte au rival défunt et vaincu, donne toute son ampleur au personnage et la complexité qui sied peu aux idées simples et à la fougue de la jeunesse de Di Caprio… venu venger son père, il ne peut se résoudre à tuer celui qui est le dernier à ressembler à celui qu’il était.

Rarement on a exprimé au cinéma aussi fortement le dilemme qui oppose le père au fils, le confort à l’austérité, le matériel au spirituel, l’idéal intellectuel à la force des sentiments…

"Scorsese ne dit pas seulement que le fondement des Etats-Unis est violent, il affirme que la construction d’une nation, le vouloir vivre ensemble, est le fruit d’une certaine coercition"…


C’est finalement Daniel Day Lewis, au cours d’une des deux scènes les plus mémorables du film, drapé dans son drapeau américain qui vient demander au fils de son rival de lui redonner sa raison de vivre… celle de combattre. Après avoir échappé à un minable attentat plus ou moins crapuleux, il envie plus que jamais la mort de celui qu’il a tué quinze ans plus tôt et demande à son fils, seul capable de lui succéder de reprendre le flambeau…

Nous voilà dès lors entraînés ds la deuxième partie du film, celle où l’engagement individuel laisse place au destin collectif, un destin qui bascule précisément à ce moment là. Car le combat final qui devait départager les deux rivaux n’aura pas lieu. Ce combat est devenu anachronique et seuls les boulets de canon de l'armée des Etats Unis viendra le leur rappeler. 
Leur combat a été supplanté et écrasé par la victoire et la naissance d’un Etat… un accouchement comme autant de tirs de canons sur des peuplades, sommées de devenir un peuple : celui des Etats-Unis d’Amérique… Scorsese ne dit pas seulement que le fondement des Etats-Unis est violent, il affirme que la construction d’une nation, le vouloir vivre ensemble, est le fruit d’une certaine coercition…

Une coercition au service de nouvelles valeurs, celle d’un capitalisme bourgeois supplantant là encore les représentations traditionnelles.

Magnifiquement illustrée dans la scène des prières qui précède LES batailles finales, ce retournement de valeurs est en fait la victoire de l’humanisme fédérateur sur le corporatisme identitaire, le dépassement d’une religion guerrière par un dieu miséricordieux et rédempteur. (Autant de questions d’ailleurs au centre de la Dernière Tentation du Christ).

Victoire qui, il faut donc le noter, est remportée de manière tout aussi violente, que la société sur laquelle elle s’impose, un certain type d’oppression démocratique en plus (cf instrumentalisation de l’élection du shériff)

Tout ceci en fait un film au propos particulièrement troublant pour le public français habitué par la mythologie révolutionnaire à voir les intérêts du peuple et de la liberté coïncider au moins partiellement. Les voir ainsi opposés dans une scène d’insurrection rappelant les trois glorieuses mais avec des raisons opposées (lutte contre la restauration et donc pour la liberté en France ; lutte contre la conscription, l’Etat et l’abolitionnisme dans Gangs of New York) n’a pu manquer d’interroger le spectateur français, sur le sens final de l’œuvre…

Il est certainement le reflet de l'admiration que voue Scorsese aux anciennes lois qui régissaient les hommes disparues dans ce XIXème siècle pour finalement rejoindre les bas fonds de la société qu'il n’a cessé de décrire et d’aimer dans ses films de gangsters…

01:10 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cinema, film, scorsese

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