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11/10/2010

Utile, indifférent et retiré...

houellebecq-600220.jpgLe dernier roman de Michel Houellebecq n’est sans doute pas son plus grand roman d’un point de vue strictement littéraire, ni le plus ambitieux dans son propos. Et s’il constitue presque une autobiographie puisqu’il se met en scène, il n’en reste pas moins que nous avons, comme toujours chez Houellebecq, une mise à jour de sa vision du monde et de l’évolution des rapports humains.

 

« Si dans « Extension du Domaine de la Lutte » on pouvait espérer être riche à défaut d'être beau pour arrondir ses fins de vie, si dans « Les Particules » on pouvait en appeler à la fin de cette condition par le progrès scientifique (ce qui est encore le fruit d'une certaine pensée humaniste), on ne peut plus dans la possibilité d'une île que songer au suicide… (voir article de 2006 la Possibilité d’une île que vous trouverez ci après e, cliquant sur "Lire la suite"). »

 

Difficile depuis Lanzarote et la possibilité d’une île de dépasser la vacuité de l’existence qu’il avait si bien démontrée.

Il lui fallait aujourd’hui, revenir à nous, à lui, pour valider l’hypothèse précédente.

 

Or, le délitement de toute socialisation qui marquait la fin des temps dans « La possiblité d’une île » a pris une toute autre dimension aujourd’hui dans « La carte et le territoire ».

 

« La fonctionnalité a pris le pas sur le monde, l’utilitarisme, le matérialisme et la marchandisation sont la base de tous les rapports humains »

 

La fonctionnalité a pris le pas sur le monde, l’utilitarisme, le matérialisme et la marchandisation sont la base de tous les rapports humains. C’est d’ailleurs bien le constat permanent des policiers présents dans le livre, la plupart des contacts de Houellebecq se résumaient à des relations professionnelles avec tel ou tel artisan.

 

Mais Houellebecq n’est pas un cas isolé dans son roman. Tout n’y tourne qu’à travers l’utilité des individus dans la société. L’œuvre majeure de Jed Martin n’a-t-elle pas pour objet le monde du travail et un recueil exhaustif d’abord d’objets, puis de métiers. Même sa relation amoureuse avec Olga ne trouve pour cadre qu’un projet professionnel, qui une fois abouti et réussi, ne laissera aucun espoir à leur couple.

 

La relation que Jed Martin entretient avec son père sort de ce cadre… une relation cependant fort convenue, dont les principaux moments sont rythmés par des discussions stéréotypées, d’où un passage particulièrement criant : « Dans les pays latins, la politique peut suffire aux besoins de conversation des mâles d’âge moyen et élevé ; elle est parfois relayée dans les classes inférieures par le sport. Chez les gens très influencés par les valeurs anglo-saxonnes, le rôle de la politique est plutôt tenu par l’économie et la finance ; la littérature peut fournir un sujet d’appoint. »

Mais on sent bien que pour Houellebecq, la rencontre entre deux individus qui n’aurait pas une finalité économique reste incongrue. Même entre un père et un fils. Une relation rendue d'autant plus stérile que le matriarcat qui soutient la valeur familiale s’est auto-dissout il y a de cela des années.

 

« pour Houellebecq, la rencontre entre deux individus qui n’aurait pas une finalité économique reste incongrue. »

 

Même le statut d’écrivain est sorti du milieu artistique pour n’appartenir qu’à la catégorie des métiers.  Comme si le style littéraire un peu moins soigné que dans ses autres romans devait illustrer cette dévalorisation de l’écrivain.

 

Seul échappe (mais pour combien de temps ?) l’art pictural à cette marchandisation ultime. Son marché, irrationnel, est devenu un jeu pour spéculateur aventureux. Mais, si Jed Martin aura été capable tout au long de son œuvre de dépeindre tous les métiers du monde, il lui est impossible d’achever son tableau « Jeff Koons et Damien Hirst se partageant le marché de l’art ».

 

L’art, inutile et simplement beau, serait donc aujourd’hui le seul espace anti-économique. Le seul espace où des capitalistes millionnaires sont susceptibles de dépenser des fortunes sans intérêt immédiat ?

 

Car plus rien ne résiste à l’utile.

 

Le sexe avait été depuis longtemps standardisé, fonctionnalisé. Comme l’illustre l’expo de Larry Clark et ses photos d’adolescents « sex machines » mécaniques et sans aucune sensualité, le sexe à outrance est appelé à nous ennuyer comme il ennuie les jeunes au regard vide devant l’objectif. Appelé à nous ennuyer à tel point que, dans « La carte et le territoire », il ne trouve plus qu’un succès limité, face à un nouveau marché, bien plus prospère : celui de la mort douce.

Des entreprises y font fortune en proposant des euthanasies « grand luxe ». Dans le roman, le père de Jed Martin, profite de sa fortune pour aller se faire euthanasier en Suisse, comme les jeunes filles allaient à l’étranger se faire avorter. Le triomphe de la morale téléologique. Car, in fine, quelle utilité réside en la souffrance ? Houellebecq, ira au bout de la logique matérialiste et consumériste qui imprègne notre société, et nous amènera, tout autant que nous continuerons dans cette voie, à réfléchir très rapidement sur la question de la fin de vie… et mettre un terme à une certain hypocrisie?

 

Car tel est le but de Houellebecq dans ce dernier roman. Si par le passé, il aimait à s’imaginer des solutions, elles sont toutes mortes à son esprit à l’issue de « La possibilité… ». Il ne pose aujourd’hui plus que des constats. Le constat ultime du matérialisme, de l’individualisme, et de leurs échecs patents.

 

 

« Tout le monde en Europe occidentale semblait persuadé que le capitalisme était condamné  […] Un voile de cendres semblait s'être répandu sur les esprits. » 

 

Et semble nous interroger, sur l’avenir que nous souhaitons nous donner : « Tout le monde en Europe occidentale semblait persuadé que le capitalisme était condamné, et même condamné à brève échéance, qu'il vivait ses toutes dernières années, sans pour autant que les partis d'ultra-gauche ne parviennent à séduire au delà de leur clientèle habituelle de masochistes hargneux. Un voile de cendres semblait s'être répandu sur les esprits. »

 

Pour lui et ses personnages, la voie était tracée. Un retour à la terre, la fuite de cette post-modernité. Houellebecq qui rachète la maison de son enfance dans le Loiret, Jasselin qui part en Bretagne s’installer dans la maison de ses parents, et Jed Martin qui ré-investit la maison de ses grands parents dans la Creuse.

D’abord pour espérer retrouver des valeurs de solidarité et des relations humaines alternatives au simple souci fonctionnel. Mais, rapidement, devant l’hostilité des villageois âgés et traditionnels face à eux, ils se contraignent à l’isolement pour se retrouver seuls. Sans avoir à voir le monde… tel qu’on le demande désormais à chaque individu. Indifférence et retrait.

 

Indifférence et retrait  face à tout ce qui n’est pas du ressort de l’utile et la réponse à un besoin primaire. Dans un monde ultra fonctionnel et aseptisé, l’absolu n’a plus sa place. Quand Giono sublimait la recherche d’absolu dans « Un roi sans divertissement », par un criminel fasciné par le sang sur la neige, Houellebecq lui impose la limite de l’argent, un criminel qui se sert de l’art pour maquiller un crime crapuleux.

 

Retrait puis indifférence à ce qui nous dérangeait et que l’on ne voit plus. Comme le regard que posent ceux qui veulent interdire la corrida sur l’élevage hors sol ; comme celui de la Mairie de Paris sur l’expo de Larry Clark. On veut soustraire au regard ce qui choque et notre incapacité  à nous encombrer de l’inutile. Inutile comme le courage d’un torero, inutile comme l’instinct maternel dans l’esprit d’une droguée, inutile comme des valeurs dans un monde où tout doit se marchander. Alors Houellebecq choisit, l’indifférence et le retrait.


La possibilité du Vil :

Paru le 18 février 2006:

 

 

Que ceux qui veulent intenter un procès en marketting excessif à Houellebecq passent ici leur chemin, il n'en sera ici pas question.

Je le crois plus victime qu'autre chose dans cette affaire, et après tout pourquoi pas, si les médias s'y piquent, les laisser faire du bruit avec autre chose que du Harry Potter ou le dernier Madonna…

Ici on touche au personnage Houellebecq, celui qui, depuis « Extension du domaine de la lutte », se met en scène, et qui, malgré son succès, n'évolue pas et continue à se montrer solidaire de tous les damnés de la baise…

On aurait pu le craindre heureux, ayant trouvé le repos du guerrier, à la lecture de Plateforme, certainement le plus plat de ses derniers romans, on le retrouve amer, désespéré, désespérant et plus réaliste que jamais dans la possibilité d'une île.

Non content de constituer une excellente suite des aventures du petit « Michel », « La possibilité d'une île » est sans aucun doute une réflexion profonde de Houellebecq sur sa condition d'écrivain. On le sent ainsi prendre un recul inhabituel sur sa situation, et, après un certain amusement devant ce cynisme, c'est avec une vraie terreur que nous serons in fine amenés à contempler cette mise en abîme du vide…

Toute note d'espoir a aujourd'hui disparu chez cet homme… la condition humaine est définitivement vide et inutile, et aucune révolution ne parviendra à nous défaire de cette infamie…

Si dans « Extension du Domaine de la Lutte » on pouvait espérer être riche à défaut d'être beau pour arrondir ses fins de vie, si dans « Les Particules » on pouvait en appeler à la fin de cette condition par le progrès scientifique (ce qui est encore le fruit d'une certaine pensée humaniste), on ne peut plus dans la possibilité d'une île que songer au suicide…

Celui-ci est présent de bout en bout, d'espèce en espèce, et ne constitue même pas une solution, il est un continuum logique à tout ce qui peut être entrepris par l'espèce humaine…

Alors quelle est cette île du possible que l'on nous annonce dans ce titre ? Elle se trouve comme toujours chez Houellebecq au milieu du fleuve Amour. Là, dans la possibilité de moins en moins possible de vivre quelques années, voire seulement quelques mois de bonheur avec une autre personne. Et là nous retrouvons le diagnostic sociologique moderne : égocentrisme, matérialisme, et hédonisme, comme autant de valeurs prônées par le développement personnel résonnant comme autant d'obstacles à l'accomplissement d'une certaine transcendance.

Cette valeur supérieure qui permettait à l'homme de dépasser sa condition et qui, inexorablement, sur toute la planète et dans toutes les cultures, s'estompe devant le profit immédiat… Rien ne nous fera revenir dessus : tel est le propos de Houellebecq, certes noirci à gros coup de charbon, et à lire avec le Xanax à portée de main, mais si terriblement pertinent…

Commentaires

Tu décris ça merveilleusement bien! C'est toi mon Houellebecq à moi ! Bravo !

Écrit par : E.P. | 13/10/2010

Perso, je déteste Houellebecq ! Il ne croit à rien, c'est un anti-existentialiste par excellence !

Écrit par : JM | 14/10/2010

@Emilie: Merci Miss!

@JM: pas d'accord avec toi JM!!! d'abord pas évident de démêler le monde qu'il décrit de celui qu'il combat :c'est en fait globalement le même... Mais son combat est tellement résigné, qu'il n'apparaît plus en tant que tel!

Et par ailleurs, sur la question de l'existentialisme, il faut pas oublier que le propos de Houellebecq est surtout marqué par Heidegger dont l'interprétation de la phénoménologie est mal interprétée par Sartre...
Concrètement, quand Sartre dit l'Existence précède l'essence, l'homme n'est rien en tant que tel, c'est ce qu'il fait qui le fait être (contraire du déterminisme)... Heidegger dit "l'homme existe en tant que tel, mais nous ne voyons pas notre essence car nos actes sont inauthentiques, et ne sont qu'une course contre un néant, qu'il nous faut pourtant accepter: nous sommes des "êtres-pour-la-mort" "

Houellebecq est essentiellement Heideggerien (il le reconnait lui même)... c'est son propos évident dans "la possibilité d'une île" qui traite qd même de la question de l'immortalité et du clônage... cette immortalité qui fait muter l'homme en végétal, bref le fait muter au plus profond de son essence. On pourrait dire également que c'est son propos dans "Extension du domaine de la lutte", (pour moi, ce sont ses deux romans les plus forts), au cours duquel il décrit globalement le sexe et plus généralement l'amour, comme les actes inauthentiques qui nous arrachent à l'acceptation de notre condition.
Son dernier roman au contraire, à travers cette notion de fonctionnalité des rapports humains, serait presque le plus en phase avec le refus de tout déterminisme, puisque, selon moi, la thèse majeure est que la fonction fait l'homme... après tout, s'il y a bien quelque chose dont on est à peu près libre, c'est de choisir son métier.

Après plus personnellement, ça me paraît difficile d'être formel sur la capacité de l'homme à maîtriser son propre destin. Et je crois notamment que la façon dont vit la société dans lequel il évolue le détermine obligatoirement.

Il est toujours utile de lire le regard de ceux qui ont quelque chose de percutant à dire sur le monde.

Écrit par : Julien | 14/10/2010

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